Prison et peines alternatives : qu’en pensent les magistrats ?

Les chiffres de l’utilisation des peines en France

Le ministère de la Justice publie chaque année des statistiques relatives aux peines prononcées par les tribunaux au cours de l’année. Les derniers chiffres, pour l’année 2024, mettent en évidence que certaines peines sont largement plus représentées que d’autres dans la réponse pénale.

On constate que l’amende et l’emprisonnement ferme sont les deux peines principales les plus prononcées en matière délictuelle. Le sursis simple et le sursis probatoire composent également une part conséquente des peines correctionnelles prononcées.

Le travail d’intérêt général (TIG) et la détention à domicile sous surveillance électronique (DDSE), en revanche, représentent des proportions particulièrement faibles du total des peines prononcées par les magistrats.

Cette utilisation des peines ne correspond pas exactement à l’échelle des peines telle que définie dans le droit positif. Depuis 2019, l’article 131-3 du Code pénal prévoit une échelle des peines en matière de délit, avec l’emprisonnement ferme en première place, et la DDSE et le TIG directement après.

La faible utilisation du TIG et de la DDSE au stade du prononcé de la sanction contraste donc avec l’échelle des peines voulue par le législateur.

Quelle échelle des peines dans le droit positif ?

Qu’est-ce que le TIG ?

Qu’est-ce que la DDSE ?

Qu’est-ce que le sursis probatoire ?

Pour comprendre l’utilisation différenciée des peines, et comprendre pourquoi l’échelle des peines semble en pratique différer de l’échelle prévue par le droit positif, il est intéressant de comprendre comment les magistrats perçoivent les peines qui sont mises à leur disposition par le législateur.

Des peines aux propriétés très différentes selon les magistrats

Dans le cadre d’un rapport sur le TIG et la DDSE, la Cour des comptes a envoyé en 2024 un questionnaire à l’ensemble des magistrats du parquet et du siège (dont les juges d’application des peines, JAP) exerçant leurs fonctions en tribunal judiciaire, c’est-à-dire ceux qui sont amenés à requérir et prononcer des peines en première instance. Près de 900 magistrats ont répondu à l’enquête, soit le plus grand échantillon sur ce sujet en France. Ils étaient invités à noter l’efficacité ou l’utilité des principales peines en matière de délits.

Le graphique ci-contre représente l’efficacité perçue en moyenne, aux yeux des magistrats interrogés, des peines d’emprisonnement ferme (EF), de travail d’intérêt général (TIG), de détention à domicile sous surveillance électronique (DDSE) et de sursis probatoire (SP). Les magistrats se sont prononcés sur 6 dimensions bien distinctes correspondant aux fonctions principales de la sanction pénale :

  • Sanction : la capacité d’une peine à sanctionner l’auteur des faits
  • Neutralisation : empêcher la commission d’une nouvelle infraction pendant la durée de la peine
  • Protection de la victime : préserver les intérêts de la victime
  • Réinsertion : favoriser la réinsertion sociale et professionnelle du condamné
  • Pédagogie : donner une dimension éducative/pédagogique à la peine
  • Récidive : prévenir la récidive du condamné après l’exécution de sa peine

Quelles sont les fonctions de la peine dans le droit positif ?

Quelles sont les perceptions générales de l’efficacité des différentes peines ?

D’une fonction à l’autre, on constate des différences importantes entre les peines considérées, en termes d’efficacité perçue par les magistrats. Voici les points les plus importants à retenir pour chaque peine.

L’emprisonnement ferme : la garantie d’une contrainte efficace

Le sursis probatoire : un compromis entre contrainte et réinsertion

Le TIG : le pari d’une peine réinsérante et pédagogique

La DDSE : une peine alternative relativement intermédiaire

Les alternatives à l’incarcération sont-elles utilisées comme telles ?

Le TIG et la DDSE ont été développées par le législateur en tant que peines alternatives à l’emprisonnement, et sont désignées par le Code pénal comme telles. Mais le graphique ci-dessous montre que les magistrats ne substituent pas le TIG et la DDSE aux mêmes peines.

Lorsque les magistrats listent les peines avec lesquelles ils hésitent quand ils prononcent ou requièrent une DDSE, la prison ferme compose près de deux tiers des réponses. Dans le cas du TIG en revanche, c’est seulement 5 % des réponses. 

Il ressort de ces données que la DDSE semble bien être utilisée comme une alternative à l’emprisonnement ferme, comme le sursis probatoire, qui occupe une place importante dans les réponses pour la DDSE.

En revanche, le TIG semble ne pas avoir acquis le statut de véritable alternative à l’emprisonnement, malgré les intentions du législateur en ce sens. Les magistrats se servent du TIG en substitution d’autres peines : amende, stage, sursis simple et probatoire…

La DDSE serait donc un compromis plus acceptable pour les magistrats que le TIG, qui semble peiner à s’imposer en tant qu’alternative à l’incarcération en raison de ses faiblesses en matière de neutralisation et de protection des victimes.

Profil, situation, attitude du prévenu : quels déterminants du choix de la peine ?

L’article 132-1 du Code pénal pose le principe d’individualisation de la peine : la nature, la durée et l’éventuel aménagement de la peine doivent être choisis en prenant en compte, non seulement les circonstances de l’infraction, mais également la personnalité et la situation de son auteur.

Le graphique ci-dessous représente l’importance accordée en moyenne par les magistrats à 7 critères, dans leur choix de prononcer ou requérir un TIG ou une DDSE.

On remarque que la comparution à l’audience est très importante pour les deux peines. Il s’agissait d’une condition légale pour prononcer un TIG jusqu’en 2016, et on constate que cela reste aujourd’hui primordial au yeux des magistrats, sans doute pour recueillir l’accord du prévenu et maximiser les chances que la peine se déroule au mieux.

On constate néanmoins que les éléments ne sont pas tous aussi déterminants pour les deux peines, ce qui semble confirmer qu’elles relèvent de logiques différentes pour les magistrats.

La situation par rapport à l’emploi est, logiquement, déterminante dans le choix d’un TIG : un prévenu sera rarement condamné à un TIG s’il a déjà un emploi, car il s’agit d’une peine destinée à l’orienter vers le travail. A l’inverse, avoir un emploi a souvent une influence déterminante pour la DDSE, car elle justifie de ne pas enfermer l’individu et lui faire perdre son emploi.

L’âge est nettement plus important pour le TIG que pour la DDSE aux yeux des magistrats, ces derniers ayant tendance à prononcer des TIG en grande majorité pour des jeunes prévenus. La situation par rapport au logement est, sans surprise, primordiale dans le choix d’une DDSE. La situation familiale est également importante, car le condamné à une DDSE peut se trouver assigné au domicile familial.

Comment les magistrats disposent-ils des informations pertinentes sur le prévenu et sa situation ?

Comment expliquer les différences de perception des peines d’un magistrat à l’autre ?

Des perceptions pouvant varier chez les magistrats

Il faut noter que les résultats rapportés plus haut sont des résultats moyens ; or certains magistrats peuvent avoir des opinions divergentes, qui s’écartent de l’opinion moyenne des magistrats. Des analyses statistiques plus poussées montrent notamment une opposition entre, d’une part, des magistrats qui ont plus confiance que les autres dans les peines alternatives, et qui sont plus conscients des limites de la prison, et d’autre part des magistrats moins convaincus par les peines alternatives et restant convaincus de l’efficacité de la prison.

Les tableaux ci-dessous mettent en évidence qu’une majorité de magistrats partagent des perceptions similaires de l’efficacité des peines (en l’occurence la prison et le TIG) ; mais que certains magistrats ont néanmoins des perceptions légèrement divergentes.

En matière d’emprisonnement, c’est particulièrement l’efficacité en matière de resocialisation qui fait débat chez les magistrats, tandis que l’efficacité en matière de contrainte fait consensus. Pour le TIG, les deux dimensions sont l’objet d’une certaine hétérogénéité des perceptions chez les magistrats, malgré une majorité s’accordant à consacrer une efficacité forte en matière de resocialisation, et moyenne en matière de contrainte.

Cette relative hétérogénéité des perceptions des magistrats peut avoir des conséquences en termes de peines prononcées d’un magistrat à l’autre, d’un tribunal à l’autre, et donc engendrer des inégalités entre les justiciables.

Tableaux pour la DDSE et le sursis probatoire

La confiance dans les SPIP, facteur déterminant de l’opinion des magistrats quant aux peines alternatives

Un des facteurs les plus déterminants de la perception des magistrats est la confiance de ces derniers dans la capacité des services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) à faire respecter les peines et aménagements prononcés.

En effet, des analyses statistiques poussées (ACP, économétrie) montrent que plus un magistrat a confiance dans le suivi des SPIP, plus il a une perception favorable des peines alternatives.

Les graphiques ci-contre illustrent que les magistrats ayant confiance en l’efficacité des peines alternatives sont ceux qui ont une confiance plus grande dans les SPIP ; et qu’à l’inverse, les magistrats les moins convaincus par le TIG et la DDSE ont en moyenne moins confiance que les autres dans la capacité des SPIP à faire respecter ces mesures.

Ces résultats sont peu surprenants : la crédibilité de la sanction est, pour la plupart des magistrats, directement liée à la réalité et la régularité du suivi du condamné pendant toute la durée de sa peine.

Des perceptions qui diffèrent en fonction du type de magistrat

Les perceptions des magistrats diffèrent également selon leurs fonctions : magistrat du parquet, juge correctionnel, juge d’application des peines. Mais ces différences s’expliquent en réalité par des différences significatives de confiance dans les SPIP, comme l’illustre le graphique ci-contre.

On constate que les juges d’application des peines (JAP) ont une confiance dans les SPIP nettement supérieure aux autres magistrats, en moyenne. Ceci s’explique certainement par une proximité institutionnelle entre JAP et SPIP, souvent amenés à échanger et travailler ensemble sur des dossiers de TIG ou DDSE.

A l’inverse, les autres magistrats, et particulièrement les procureurs, ont une confiance plus réduite dans les SPIP, avec lesquels les échanges sont moins fréquents. Ceci entraîne des perceptions des peines alternatives moins favorables chez les parquetiers et juges correctionnels, que chez les JAP, plus ouverts aux peines alternatives.

Ces résultats laissent penser que des moyens spécifiques doivent être alloués aux SPIP pour garantir l’efficacité et la qualité de leur suivi. De plus, des moyens de renforcer les rencontres et échanges entre magistrats non-JAP et SPIP pourraient être entrepris ; la Cour des comptes propose notamment d’expérimenter une présence des SPIP au sein des tribunaux au moment des audiences correctionnelles.

Quels autres déterminants des perceptions des magistrats ?

Plusieurs autres facteurs semblent de nature à influencer la perception des peines chez les magistrats. Quelques articles de recherche (JOHNSON et DIPIETRO 2012, MONNERY et WOLFF 2022) s’y intéressent, mais trouvent peu de résultats significatifs sur les déterminants qu’ils étudient.

Plusieurs déterminants potentiels de la perception de l’efficacité des peines ont pu être testés grâce aux données de la Cour des comptes. Il s’agit de facteurs liés à la personne du magistrat, ou au contexte (notamment carcéral) de sa juridiction. Quelques résultats principaux sont décrits ci-dessous.

L’ancienneté des magistrats

Les conditions carcérales du ressort du magistrat

La connaissance des capacités d’accueil en milieu ouvert

Pour aller plus loin

COUR DES COMPTES, « Evaluation de deux peines alternatives à l’incarcération – Le travail d’intérêt général et la détention à domicile sous surveillance électronique », Rapport public thématique, 2025

Martine SANDOR-BUTHAUD, Laurence BEGON-BORDREUIL, Martine DE MAXIMY, « Dans la tête des juges – La part psychique du travail de justice », éditions Éres, 2025

Public Sénat, « Réinsertion : la France à la peine », 2025